L’art-thérapie : se soigner en pratiquant une activité artistique

Vie sociale
L’art-thérapie : se soigner en pratiquant une activité artistique

Fabrice CHARDON, art-thérapeute, souligne l’impact multibénéfique de l’art-thérapie sur les patients touchés par le cancer.

Quelle est la définition générale de l’art thérapie ?
L’art thérapie, c’est l’exploitation du potentiel artistique dans une visée thérapeutique et humanitaire. C’est l’école d’art thérapie de Tours qui a donné cette 1ère définition et qui l’a défendue : le principe de l’art thérapie ne sera pas forcément de guérir, mais de donner envie de guérir.

Quelle est votre formation personnelle, votre parcours, votre pratique ?
Mon parcours personnel est un peu atypique puisqu’il a commencé par des études de médecine, à la base, parallèlement des études musicales et à un moment, la rencontre avec une personne, un patient, à l’époque où je faisais des études de cancérologie. Il m’a entendu répéter un morceau pour une médaille au conservatoire de Grenoble et il m’a dit « c’est peut-être comme ça qu’il faut soigner vos patients dans ce service ». Nous étions en 2000, et à partir de là, mon parcours s‘est mis en place avec un diplôme d’art thérapie à la fac de Tours, qui était le premier du genre porté par une faculté de médecine, en lien avec l’AFRATAPEM (le partenariat s’est mis en place dans les années 80). Puis j’ai mené une thèse de psychologie

Etre art thérapeute, est-ce être d’abord artiste, ou d’abord soignant ?
Un peu les deux ! Mettre une priorité sur l’un ou l’autre, ça risque d’être un peu compliqué. Quoi qu’il en soit, pour l’AFRATAPEM, on est d’abord une personne qui possède des capacités techniques artistiques, avant de pouvoir rentrer en formation. C’est à dire que la sélection se fera essentiellement sur les capacités techniques, et peu importe la dominante artistique, que ce soit le théâtre, la calligraphie, les arts plastiques, la musique, le dessin, la peinture, la photo…. On va donc utiliser les capacités techniques de la personne, et lui donner d’autres fondements théoriques (psychologie, neuro-psycho, physio, philosophie de l’art, etc.) pour devenir un bon thérapeute.

Peut-on considérer l’art thérapie comme un soin de support ?
Officiellement oui. Elle a été inscrite comme telle, entre autres par le Pr Colombat, hématologue, au CHU de Tours, qui a dans son service 2 arts thérapeutes diplômés de la faculté de Tours. Donc elle est reconnue par la haute autorité de santé et par l’agence régionale de santé (spécifiquement en cancérologie, et pas forcément pour l’instant auprès d’autres disciplines ou pathologies chroniques).

Est-ce que votre action est reconnue par l’institution médicale et la cancérologie en particulier ?
L’action est reconnue : l’état a légiféré, il a reconnu l’Ecole d’Art Thérapie de Tours depuis 2012, comme étant une spécialité paramédicale avec une certification professionnelle de niveau II.

La prise en charge en art thérapie, se fait-elle de manière individuelle ou en groupe ?
Tout dépend de l’objectif thérapeutique qui est fixé. Vous pouvez avoir des prises en charge individuelles, en fonction d’un certain type de pathologie, d’un objectif particulier à atteindre. Et parfois l’institution, soit va imposer pour des raisons d’organisation des prises en charge collectives, soit l’accompagnement peut se faire de manière collective par l’intermédiaire d’une stratégie thérapeutique tout à fait définie. Quoi qu’il en sein, au sein de l’école, l’AFRAPATEM travaille sur les deux possibilités, à la fois individuelles et à la fois collectives.

Comment peut-on pratiquer une activité artistique quand on est au fond du trou et qu’on n’a plus goût à rien ?
Vous touchez là les fondements même de l’art thérapie moderne telle qu’elle est définie par l’AFRATAPEM : nous allons faire la différence entre ce qui sera de l’objectif sanitaire et de l’objectif existentiel. L’objectif sanitaire va travailler sur des objectifs thérapeutiques tels qu’ils auront été définis par l’équipe pluridisciplinaire, puisque l’art thérapie est prescrite par l’intermédiaire de l’équipe paramédicale et médicale. Et le principe de l’art thérapeute va être de travailler sur ce qu’on appelle « les objectifs existentiels ». Je vais vous en donner 3 qui vont sans doute vous permettre d’appréhender leschoses différemment : la notion d’espoir, la fierté et la sympathie. La sympathie est cette capacité à pouvoir vibrer avec les autres, à ressentir dans un 1er temps. Donc même au fond du trou, le principe de l’art thérapeute va être de faire en sorte que le patient ressente corporellement un frisson par exemple, parce que la musique est belle, parce que la peinture est belle, et donc on va travailler sur ce ressenti esthétique. Même au fond du trou les capacités sensorielles continuent de fonctionner, donc on va aller le chercher par cet intermédiaire-là.

Que pensez-vous des ateliers d’écriture pour les personnes malades ?
Il ne faut pas tomber dans l’interprétation du texte, mais avoir pour objectif la beauté globale du texte, la manière dont il est écrit, en travaillant sur la technique (le nombre de pieds, les rimes…). Peu importe ce qu’il y a à l’intérieur, ce qui compte, c’est la manière dont le texte va nous toucher, et non pas comment on va l’interpréter.

Que peut apporter la pratique de la musique au malade ?
La pratique de la musique permet un ressenti corporel positif (on va travailler sur l’écoute, la contemplation, etc.), puis cela va permettre au patient de structurer son corps et d’avoir une poussée corporelle (il va par exemple vouloir monter le son, ou choisir la musique), ça va aussi lui permettre de s’engager dans une activité de chant par exemple (on va travailler sur la respiration). Certains choisissent de s’engager dans une pratique instrumentale (par l’intermédiaire de petites percussions ou de petits instruments). Les effets thérapeutiques sont incontestables d’un point de vue anxiolytique, antalgique, ca va améliorer la qualité du sommeil, et ça va lui permettre aussi de montrer à ses proches qu’il est capable encore de faire des choses.

Que pensez-vous des thérapies par le chant pour les personnes malades ?
Elles peuvent être appropriées à un certain nombre de pathologies. Là encore si on reste sur une activité d’art thérapie moderne telle qu’elle est définie par l’AFRATAPEM, l’activité chant permettra de travailler sur le souffle, sur des capacités respiratoires. Le patient peut ainsi appréhender un répertoire qu’il ne connaît peut-être pas, découvrir d’autres sensations au niveau corporel, mais sans avoir à interpréter du contenu.

Une activité artistique diminue le mal-être d’une personne en agissant sur son esprit, mais comment peut-elle agir sur la maladie qui, elle, touche son corps ?
La pratique artistique étant un moyen d’expression privilégiée, il est évident que le corps va être le vecteur principal de l’activité artistique. Donc tout passera d’abord par le corps et ensuite par le psychique, comme en témoignent les philosophes, les neurologues, les psychologues, les médecins, les physiologistes, etc. Tant que ce corps n’aura pas ressenti des sensations positives, une orientation esthétique, la volonté de s’engager dans l’activité, il sera effectivement difficile pour le psychisme de s’améliorer. Le principe même de l’art thérapie c’est de travailler d’abord sur le corps, sur un ressenti, sur cette volonté de poussée corporelle, c’est à dire engager le patient dans l’activité, et lorsqu’il est engagé il va améliorer son psychisme. Par exemple un patient qui finit sa chimio à Noël peut être motivé par l’idée de chanter quelques chansons pour le Nouvel An devant ses amis ou sa famille.

Comment les séances d’art thérapie sont-elles prises en charge par l’assurance maladie ?
Elles ne le sont pas puisque l’art thérapie est reconnue mais pas homologuée. Lorsque l’art thérapeute fait partie d’une équipe pluridisciplinaire au sein d’une institution, et que l’art thérapie est reconnue par cette institution, les patients n’ont pas à payer pour avoir accès à l’art thérapie. Ca fait partie de la palette de soins proposée par l’institution. Par contre pour les patients qui souhaiteraient se rendre sur une institution libérale, c’est à leur charge et il n’y a pas de possibilité de remboursement par l’assurance maladie. Certaines mutuelles commencent à rembourser 1 ou 2 séances d’art thérapie par an.

Existe-t-il des études cliniques sur les bénéfices de l’art thérapie pour les malades du cancer ?
Oui, l’art thérapie étant considérée comme un soin de support en cancérologie. Un certain nombre d’études ont été mises en place à la fois par des équipes de soignants, des équipes de recherche, et les arts thérapeutes. On peut ainsi mesurer l’impact de l’art thérapie, (qu’elle soit musicale, plastique, corporelle), sur la fatigabilité des patients, sur l’anxiété, sur l’amélioration de la qualité du sommeil, sur la douleur, sur la relation entre les soignants et les patients… Ces études ont été publiées et montrent l’impact de l’art thérapie sur la cancérologie.

Que diriez-vous à une personne qui vient d’apprendre qu’elle a un cancer pour l’amener à l’art thérapie ?
Je lui dirai que l’art thérapie peut lui permettre de rester dans un projet. Imaginons que la personne à qui on vient de diagnostiquer un cancer est à la montagne et vient de tomber dans une crevasse. Toute l’équipe médicale va tout mettre en œuvre pour qu’elle sorte de cette crevasse (radiothérapie, chimiothérapie, chirurgie, etc). Une fois sortie de la crevasse, elle va continuer son traitement par le biais de chimiothérapie plus ciblée, d’hormonothérapie, etc. Le rôle de l’art thérapie se situe vraiment là, c’est d’essayer de la raccompagner au refuge, sans qu’elle retombe dans les crevasses, mais le problème c’est que la nuit tombe, qu’elle n’a pas de crampons, qu’elle n’a ni piolet ni corde, et qu’elle n’a jamais marché sur un glacier. L’art thérapie va lui permettre de continuer à être dans la vie, dans l’existence, en évitant tous les dangers de ce glacier et de faire en sorte que l’accompagnement se passe le mieux possible, et même si ça prend du temps pour rejoindre le refuge, elle gardera l’espoir.

 

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Vos commentaires

  • Anne-Charlotte

    Je trouve qu’on ne valorise pas assez les soins de support dans le traitement des maladies chroniques. C’est pourtant indispensable pour la qualité de vie des patients !