Bien-être psychologique

La maladie : « un éclaircissement de la conscience »

Psychologue et psychothérapeute, Ariane Calvo a expérimenté trois fois l’épreuve de la Covid 19. Des épisodes longs et douloureux, d’autant qu’ils ont été associés à d’autres turbulences. Pour Voix des Patients, elle raconte le désarroi, la douleur, l’isolement, mais aussi tout ce qui l’a aidée à aller mieux.

Les symptômes de la Covid 19 peuvent varier selon les personnes. Quels ont été les vôtres ?

Mon premier Covid, en mars 2020, était caractérisé par des symptômes respiratoires, avec un asthme très fort, et une impossibilité à respirer lors de l’effort, le tout accompagné d’une très grosse fièvre. Et d’une indescriptible fatigue ! J’ai ensuite eu le dénommé « delta » en février 2021 et là, j’ai éprouvé des douleurs de haut en bas du corps comme des courbatures de grippe en continu, mais pas de symptômes respiratoires. Le troisième, en janvier 2022, était beaucoup plus « light », mais s’est quand même accompagné d’une très grosse fatigue et de difficultés respiratoires pendant de longues semaines, ainsi que d’un effondrement de mon immunité que j’ai mis du temps à identifier. Une fois le covid derrière moi, le fameux sifflement de poumons s’est à nouveau installé pendant deux mois.

Avez-vous paniqué ?

La première fois, j’avais beaucoup de travail et vivais des turbulences dans mon couple, si bien que je n’ai pas tout de suite fait le lien avec la maladie. Toutefois, je n’arrivais pas à récupérer mon souffle et n’arrivais pas à marcher. Cela a duré pendant des mois. Impossible de reprendre le sport ! Puis j’ai un peu paniqué en effet. Je ne dormais pas bien la nuit et ne parvenais pas à récupérer. En conséquence, mon immunité était faible et j’avais peu d’énergie. Sans parler de la culpabilité de ne pas assurer, de ne pas être dans les temps pour l’écriture de mes livres, voire de devoir renoncer à certains projets ce qui, avec l’énergie habituelle qui me caractérise, me semblait complètement impensable quelques mois avant…

De par votre métier, vous êtes le réceptacle de beaucoup d’émotions négatives, cela n’a pas été difficile dans ces moments-là ?

Les personnes qui consultent ne vont généralement pas bien. Et encore plus dans cette période, car la Covid a fait ressurgir beaucoup d’angoisses. En effet, cela a été compliqué. Habituellement, au cours d’une journée de consultations, on rencontre des gens qui vont très mal, mais aussi des personnes qui commencent à aller mieux. Certaines ont eu des bonnes nouvelles, d’autres envisagent de boucler leur thérapie parce qu’elles vont mieux, d’autres enfin peuvent se féliciter de certaines avancées, ce qui fait que le « paysage » de la journée est assez divers, et moins énergivore. Depuis deux ans, nous vivons des journées entières qui sont des tunnels de sidération, d’anxiété, de dépression, de perte de goût à la vie… c’est la constante des vécus et ressentis très lourds et négatifs qui est difficile.

Avez-vous quand même continué vos consultations en étant affaiblie ou avez-vous préféré faire une parenthèse ?

J’ai continué à travailler, en réduisant les heures de consultation, jusqu’à ce que je vive une opération chirurgicale en juillet 2021 que je devais faire depuis très longtemps. J’étais tellement épuisée que je n’ai pas très bien récupéré. Une poche de sang s’est créée dans mon ventre et il a fallu me réopérer en urgence en septembre et une dernière fois le 15 novembre. Autrement dit trois chirurgies en un temps très rapproché. Je n’ai pas eu d’autre choix que d’écouter mes limites et diminuer mon temps de travail. J’ai dû également renoncer à des projets d’écriture que j’avais entamés, mais que je ne parvenais pas à boucler, ça a été le plus dur, je crois. En particulier de sentir le manque de compréhension et d’empathie d’éditeurs pour lesquels je fais habituellement tout mon possible pour défendre les livres sans compter mon temps.

Autant dire une période très éprouvante…

Exactement. Avec un divorce en plus au programme. Mais finalement, cela m’a appris à me reposer, à apprécier les temps de solitude, de pause, de silence, à vivre ce que j’avais à vivre. J’ai appris l’acceptation radicale, l’amour de soi, ce que mes limites m’apportent en termes de possibilités à prendre réellement soin de moi. Si c’est une année où il n’y a pas de projets qui se concrétisent, ce n’est pas grave. J’apprends à entrer dans une forme de lenteur, à être attentive à mes besoins. Le Covid m’a aidé à passer un cap. En tant que spécialiste de la résilience, je sais qu’on rebondit d’autant mieux après une épreuve qu’on a conscience qu’elle nous apporte quelque chose d’essentiel qui va nous être utile pour toujours. L’épreuve nous guide pour aller vers une posture plus juste, plus aimante et plus respectueuse de soi. Avec une ouverture de cœur plus grande encore. Il faut écouter ce que cette crise a à nous dire.

Et vous, précisément, qu’est ce qu’elle vous a dit ? Quel a été votre message de vie ?

Apprends de tes limites ! Savoure-les ! Fais-en quelque chose d’aimant vis-à-vis de toi au lieu de les chasser, de les nier, de les massacrer, de passer par-dessus, de les assimiler à une contrainte. Une sorte d’éloge de la lenteur en quelque sorte. Et essaye de devenir quelqu’un d’encore meilleur. J’ai eu besoin de devenir fragile et vulnérable pour entrer dans l’autocompassion et comprendre ce que veut dire réellement s’aimer.

Prendre soin de soi, ça ne veut pas dire la même chose pour tout le monde. Pour vous, comment cela se traduit ?

Je suis entrée dans autre chose, dans une sorte de temps de pause, qui était d’ailleurs concordant avec un temps de pause forcé pour toute l’humanité en général. Cela a été très difficile à accepter pour moi et m’a amenée à travailler sur des choses très profondes. Prendre soin de moi, cela a été identifier des solutions pour aller mieux… J’en ai trouvé deux. Le jeûne tout d’abord. Mon ex-mari est marocain, et j’avais pris l’habitude de jeûner avec lui par solidarité. Pendant mon premier covid, je me suis rendu compte que cela m’avait beaucoup aidée. Par ailleurs, j’ai eu recours à des soins énergétiques avec une femme qui est herboriste, lithothérapeute et énergéticienne. Une magicienne ! Ses soins m’ont également apporté beaucoup. Grâce à cela, les symptômes ont pu s’éteindre et mon immunité est remontée.

Est-ce que face à l’épreuve vous vous êtes sentie bien entourée ?

Tout d’abord, j’ai consulté, car j’estime que cela fait partie de la qualité de présence que j’offre à mes patients. Il ne faut pas faire peser ses projections et réflexions personnelles afin d’être vraiment disponible à eux. J’ai profité de ces moments difficiles pour aller au bout de mes traumatismes, pour aller au plus profond de moi, là où restaient des blessures émotionnelles enfouies et tout apaiser. J’ai traversé une révolution intérieure, concentrée sur ce qui m’arrivait et sur ce que je pouvais en faire d’intéressant. J’avais plutôt envie d’être seule, mais les bons amis savent que, quand je ne donne plus de nouvelles et que je passe en mode « grotte », il faut m’appeler et venir me voir parce que je ne sortirai pas et que j’en ai besoin. La maladie a été l’occasion de voir quels sont les amis sur lesquels on peut vraiment compter. Certains ne supportaient pas le fait que j’aille moins bien, et que je n’aie plus d’énergie. Une amie par exemple n’a pas supporté que je ne sois plus disponible pour l’écouter ; car cette fois, contrairement à d’habitude, c’est moi qui avais besoin d’être soutenue. Cela a été un peu difficile parfois, et j’avoue avoir été saisie d’effroi, mais c’est souvent un moment de vérité. Et l’occasion d’écrémer. Ma famille en revanche a été très entourante, j’ai pu comprendre à quel point pouvoir compter sur les siens est un trésor.

Les gens se révèlent. C’est violent et salvateur en même temps, non ?

Oui. Et en même temps, sur le moment, on ne peut pas s’empêcher de dire : « mais, est-ce qu’il y a quelqu’un pour moi ? ». Moi je sens bien que j’étais là pour tout le monde pendant des années, mais quand j’avais 41 de fièvre, j’étais bien seule…

À présent, êtes-vous « débarrassée » des symptômes ?

Je ne prends plus de traitement cinq fois par nuit pour respirer, mais suis toujours un peu angoissée, surtout à cause de la pollution, de l’agressivité ambiante, des tensions, de la sensation que les crises climatiques et politiques vont faire suite à la crise pandémique… et que ce nouveau monde va être compliqué si on ne fait pas attention et si on ne prend pas de sérieux virages de vie. Quelque chose s’est apaisé de façon profonde, cependant, c’est très nouveau. Si je suis déstabilisée, je sens que je me recentre et je peux m’apaiser beaucoup plus vite, en douceur. Les acquis de cette épreuve sont présents pour toujours. J’y vois beaucoup plus clair sur ce que je veux vivre, j’ai fait le tri entre l’essentiel et le superflu, que ce soit en termes matériels, mais surtout de relations, je suis beaucoup moins contrôlante, plus accueillante, plus acceptante de ce qui se présente dans les évènements de vie. Et je prends soin de réaliser mes aspirations profondes, de me réaliser.

Compte tenu des proportions que cela prend chez vous, avez-vous l’intention de continuer à porter le masque même si ce n’est plus obligatoire ?

Je n’arrive pas à travailler avec un masque et je trouve désagréable que le visage soit caché, celui du patient ou le mien, a fortiori dans un métier où les expressions sont importantes. J’ai beaucoup de mal à travailler avec les patients quand ils sont eux-mêmes masqués parce qu’il manque deux tiers des informations du non verbal quand on ne voit pas le visage. Mais ce qui compte pour moi c’est que les patients se sentent en sécurité. S’ils préfèrent porter le masque, ou ne pas le porter, je les laisse choisir et respecte leur choix. Ce n’est jamais arrivé, mais si un patient me demandait de porter le masque je le ferais. Je réfléchis plutôt à passer en visio complet au moment des grandes vagues d’épidémie, pour pouvoir m’épargner un peu, et, le reste du temps, à vivre plus près de la nature, plus loin de la foule et de la ville, une bonne partie de la semaine.

Diriez-vous que la maladie vous a changée ?

Oui. Beaucoup de personnes concernées par une maladie grave décrivent un éclaircissement de la conscience à l’origine d’un tri immense entre ce qui est essentiel et important pour nous, et ce que l’on peut ou doit lâcher, car cela est toxique ou « polluant » pour nous. Mais aussi la perception fluide de la notion de limite humaine qui était jusqu’alors théorique et devient très concrète. Je l’ai vécu moi aussi.

Du fait que vous soyez spécialisée dans l’approche traumatique, finalement, par rapport à d’autres patients, vous aviez déjà une boîte à outils. Est-ce que cela vous a aidé ?

J’ai trouvé intéressant d’expérimenter un « crash test » grandeur nature et de réaliser qu’on a entre les mains plein de belles choses qui peuvent bénéficier aux autres, mais aussi à nous-mêmes. Ma présence thérapeutique est désormais d’autant plus dense et encore plus affûtée !

M-FR-00007167-1.0 – Établi en août 2022

Laetitia

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