« Toute souffrance est bonne à entendre et à traiter, Covid ou pas Covid ».

Ma maladie
« Toute souffrance est bonne à entendre et à traiter, Covid ou pas Covid ».

Psychologue et psychothérapeute, Ariane Calvo travaille à Paris, dans un centre qui mêle thérapie verbale et thérapie corporelle. Elle observe que beaucoup de patients ont culpabilisé pendant le confinement, alors que leur détresse méritait d’être entendue.

L’épisode du confinement et la peur du Covid-19 ont été un traumatisme pour beaucoup de personnes. Quel en a été l’impact pour des personnes dont la santé mentale est déjà un peu fragilisée ? Cela a-t-il réveillé des crises d’angoisse pour celles qui en avaient déjà ?

Les effets se sont fait sentir sur deux versants : celui de la paranoïa et celui de la perte d’envie, de sens (la dépression). Les personnes qui souffrent de dédoublement de la personnalité se sont senties particulièrement menacées. Elles ont eu le sentiment que « les autres ne prenaient pas assez la mesure du danger, ne faisaient pas assez attention et prenaient le risque de contaminer tout le monde. Les équipes de Police Secours ont reçu beaucoup d’appels de délation, pour dénoncer des gens qui sortaient sans masques, ne se lavaient pas les mains, sortaient plus d’une heure par jour, à plus d’1 km…. Les gens qui ont vécu le confinement seuls, dans un vide relationnel, étaient particulièrement sur ce mode de reproches aux autres, vécus comme des dangers. Avec la tentation de se comparer, de critiquer, et même d’agresser ! On l’a bien vu avec ceux qui mettaient des mots sur les pare-brise des infirmières.

Ce type d’attitudes concerne-t-il juste des personnes qui sont isolées ou plus spécifiquement celles qui sont psychiquement fragilisées?

C’est plutôt cette dernière catégorie dont on parle, mais toutes les personnes hypersensibles ont été touchées. Leur sensation d’être extrêmement fragiles s’est accentuée. Beaucoup de personnes ont fait des rêves, voire plutôt des cauchemars pendant le Covid. Elles étaient plus irascibles, avec une sensorialité décuplée et un grand besoin de calme. Mais aussi l’idée qu’il serait difficile de retourner au travail et de se confronter aux autres. Globalement, les gens ont eu la sensation d’être très envahi par ce qui se passait et les médias, de par leur approche monothématique, n’ont fait qu’accentuer cet aspect anxiogène.

Est-ce que vous avez suivi ces patients en téléconsultation et que leur avez-vous recommandé ? Comment les avez-vous aidés à aller mieux

J’ai beaucoup de patients hypersensibles, avec lesquels nous avons travaillé sur l’acceptation des émotions. L’objectif est de ne pas se laisser envahir par ce que l’on vit, et d’apprendre à être autonome émotionnellement. Autrement dit, ne pas accuser le monde entier de son mal-être, mais plutôt regarder ce que la réalité génère en nous. Quelle est notre part de responsabilité dans ce que l’on créé dans notre monde intérieur ? Qu’est-ce qu’on peut en faire ? Comment répondre soi-même à ses propres besoins ? Quelles lectures je choisis dans ma vie ? Quelles images, discussions, conversations, relations… pour ne pas se laisser parasiter ?*

Quel est votre regard sur l’hypothèse d’une seconde vague psychiatrique ?

Je n’ai pas trop d’inquiétudes pour les personnes qui suivent un traitement, parce qu’elles l’ont presque toutes continué. En revanche, j’ai eu quelques frayeurs pour des patients ayant des idées noires. Le SAMU étant saturé, je n’étais pas sûre que quelqu’un répondrait à l’inquiétude de ces personnes qui étaient dans un grand isolement. D’ailleurs, au début, on invitait les gens à ne pas charger le 15, à ne pas appeler pour rien… Avec des conséquences un peu dommageables, car beaucoup de patients avaient besoin de temps. J’ai donc tenté de leur en trouver. À leur détresse habituelle, s’ajoutait un enjeu existentiel comme si le fait qu’ils n’aient plus de travail accentuait le rejet, et la perte de sens. Ils se sont sentis abandonnés ou méprisés, du fait qu’il n’y avait pas de masques ni des tests, et pas assez de lit d’hôpitaux… J’ai eu la sensation que cela pouvait représenter un point de bascule, dans le fait de passer à l’acte suicidaire. J’ai beaucoup échangé avec ces personnes là, ne serait-ce que 3 minutes par jour, parce que je sentais que s’il n’y avait pas ce petit point de repère, la situation pouvait devenir dangereuse. Au bout de 3 à 4 semaines de confinement, on a pu relâcher ce contact, car les gens se sont instaurés de nouvelles routines. Ils ont découvert qu’ils avaient plus de ressources qu’ils ne l’avaient imaginé.

Cette capacité d’adaptation est l’un des enseignements positifs de cette crise. Y en a-t-il d’autres ?

Oui, je pense par exemple que 20 à 30% de mes patients ont été sauvés du burn-out par le confinement. Le télétravail a permis de trouver une solution face à des cadences qui devenaient démentielles. Les gens n’ont pas du tout envie de revenir en arrière, d’autant que c’est rassurant aussi dans un contexte où le virus est encore en circulation. Certes, cela a augmenté la charge mentale, indéniablement, surtout pour les femmes, mais cela a permis à certaines personnes de ne plus vivre des humiliations publiques en réunion, ce qui devenait monnaie courante, ou de ne plus être pressurisés par les objectifs puisqu’ils ont été revus à la baisse.

Quelles recommandations dispensez-vous à vos patients pour les aider à faire retomber la pression ?

Votre situation n‘est pas moins grave que le Covid. Votre maladie, votre besoin, votre détresse, n’est pas moins grave non plus. Ce n’est pas parce qu’on est en train de traverser collectivement un épisode gravissime et inquiétant, que tout d’un coup, ce que vous traversez individuellement est devenu sans intérêt, sans sujet d’inquiétude. Je le martèle parce qu’il y a souvent une espèce de honte ou de culpabilité à continuer à mettre en avant sa pathologie en situation de Covid. Toute souffrance est bonne à entendre et à traiter dès lors qu’elle est une souffrance, Covid ou pas Covid.

Avez-vous observé une recrudescence de sollicitations, soit de patients que vous suivez déjà, ou de nouveaux patients ?

Oui, la première semaine du confinement, j’ai fait 51 h de consultation et la seconde 42 h ! Il y avait vraiment une espèce d’affolement général. Les gens se demandaient comment ils allaient le vivre avec un niveau d’anxiété général très flagrant. Idem pour la semaine avant le déconfinement, avec la crainte de ne pas réussir à trouver de nouveaux repères, de ne plus savoir faire… Des proportions importantes de personnes vont quitter leur emploi et partir s’installer ailleurs. Le confinement a suscité beaucoup de réflexions autour du changement de vie. Et pour le coup, ce ne sont pas que des patients fragilisées, mais la grande majorité des gens.

Auteur de Prendre soin de son adulte intérieur paru chez Eyrolles et de L’autonomie émotionnelle à paraître en octobre chez Leduc.s

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