Maladies mentales : arrêtons de croire ce qu’on voit au cinéma !

Maladies mentales :  arrêtons de croire ce qu’on voit au cinéma !

Elles alimentent bien des fantasmes, mais aussi trop de préjugés et de contre-vérités. Pour mieux appréhender toute la complexité des maladies mentales et envisager les enjeux de leur prise en charge, Voix des patients a rencontré le docteur en psychiatrie Guillaume Fond*, enseignant à l’université Paris-Est et chercheur Inserm dont les travaux font référence en la matière.

On associe trop souvent schizophrénie et dédoublement de la personnalité. Pouvez-vous nous éclairer sur cette question sémantique ?

En effet, la schizophrénie n’a absolument rien à voir avec le dédoublement de personnalité. J’irai même plus loin en affirmant que le dédoublement de personnalité n’existe pas. Sur le plan clinique comme sémantique, cela n’a aucun sens de dire ça. En réalité, l’expression « dédoublement de personnalité » est une représentation erronée, romanesque et cinématographique. Elle ne correspond pas à la réalité car un être humain ne peut avoir deux personnalités.

Mais quel sens donner alors au mot «schizophrénie» ?

D’un point de vue purement sémantique, schizo signifie couper tandis que phrénie correspond à esprit. En d’autres termes, la schizophrénie équivaudrait à un esprit morcelé. Et ce morcellement, sur le plan clinique, sous-entend le morcellement des différents modules qui composent notre esprit et qui contrôlent les émotions, la mémoire ou l’attention… Pour simplifier, la schizophrénie est une maladie qui résulte d’une mauvaise coordination de ces modules dans le cerveau. Les conséquences seront des symptômes tels que les interprétations délirantes (comme les sentiments de persécution) ou des hallucinations (les perceptions sans objets). Une personne schizophrène sur cinq seulement est victime d’hallucinations acoustico-verbales (impression d’entendre des voix), même si ça reste le symptôme le plus connu, car le plus spectaculaire.

Des facteurs génétiques, environnementaux et épidémiologiques expliquent la maladie »

Au sein de la communauté scientifique, on parle de «schizophrénies» au pluriel. Est-ce justifié ?

Oui, tout à fait. Car il existe différents types de schizophrénie, variant selon le mécanisme sous-jacent et les manifestations cliniques. Pour autant, à l’heure actuelle, il n’existe aucune classification pertinente qui identifie ces différents types. L’ancienne classification, longtemps en vigueur et qui apparaissait dans l’ouvrage de référence qui est le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), a récemment été retirée. Les catégories ne sont pas apparues assez pertinentes pour identifier assez précisément des mécanismes de maladies et des traitements spécifiques correspondant. Les chercheurs travaillent donc aujourd’hui à identifier clairement les différents types de schizophrénie. Pour cela, il s’appuie notamment sur l’identification de biomarqueurs, soit par la neuroimagerie, soit par dosage dans le sang. Mais oui, une chose est sûre : il existe différentes types de schizophrénie.

Un diagnostic qui intervient deux ans après les premiers symptômes »

Cette hétérogénéité de la maladie complique-elle le diagnostic et surtout explique-t-elle l’errance diagnostique dont peuvent être victimes les patients ?

La durée moyenne du diagnostic, c’est-à-dire le délai moyen entre l’apparition des symptômes et le diagnostic est de deux ans en France. Ce qui est long mais reste plus satisfaisant que dans d’autres pays. Cela reste malgré tout insuffisant car plus on diagnostique vite et on agit tôt, plus le pronostic est bon. On pourrait comparer ce raisonnement à celui suivi pour les maladies chroniques à l’image du diabète : plus il y a de sucre dans le sang et plus les vaisseaux se détériorent, plus il y a de la schizophrénie active dans le cerveau et plus celui-ci se détériore. La mise en place d’un traitement antipsychotique est donc primordiale, et ce, aussi vite que possible. C’est pour cela que l’on favorise le dépistage et la prévention, notamment chez les 15-25 ans.
Précisément, comment s’opère le diagnostic de la schizophrénie ?
Généralement, c’est l’entourage qui repère l’apparition de symptômes assez facilement identifiables, tels que les délires et les hallucinations. Par contre, il en existe d’autres moins aisément repérables comme le repli sur soi, le manque de motivation ou le manque d’intérêt, qui sont confondus par l’entourage avec la crise d’adolescence, la dépression ou parfois la consommation de cannabis. C’est pourquoi mieux vaut consulter un psychiatre qui sera à même de repérer l’ensemble des symptômes, notamment les troubles cognitifs.

 

 

Vous évoquiez le lien entre consommation de cannabis et schizophrénie. Ce lien est-il avéré et prouvé scientifiquement ?

Oui, le lien a été confirmé par l’ensemble des études. Consommer du cannabis augmente le risque de développer la maladie. Et pour des personnes déjà malades, consommer du cannabis aggrave le pronostic de la maladie. En effet, elles en consomment pour diminuer leurs angoisses et se calmer, mais le cannabis va détériorer le fonctionnement du cerveau et donc, par voie de conséquence, aggraver la maladie et leur état. Le tabac est également très nocif pour le cerveau, surtout pour le cerveau en développement des adolescents. Il pourrait également participer au risque de schizophrénie.

Les mécanismes de la maladie sont-ils, quant à eux, identifiés ?

Le mécanisme de la maladie le plus validé est celui correspondant à une augmentation de la dopamine dans certaines zones du cerveau et une diminution de cette même dopamine dans d’autres zones. Ainsi, dans les zones où la dopamine augmenterait, cela entraînerait des délires et des hallucinations, et dans les zones où la dopamine baisserait, cela aurait pour conséquences des troubles de la concentration, une baisse de la motivation et un repli sur soi. Pour expliquer cette perturbation de la quantité de dopamine, plusieurs hypothèses sont avancées : un facteur d’interaction entre les gènes qui confirme une forme héréditaire de la maladie. Ainsi, être schizophrène augmente le risque d’avoir un enfant schizophrène; mais la maladie n’est pas à 100% héréditaire, il existe aussi des facteurs environnementaux comme le fait d’être exposé à une infection pendant la grossesse, grandir en milieu urbain qui apparaît être un milieu plus stressant et plus pollué ; enfin, les chercheurs avancent aussi des facteurs épidémiologiques que sont les complications péri-obstétricales, tout dommage que le cerveau aurait eu à subir pendant l’enfance, mais aussi l’âge des parents…

Comment expliquez-vous que la schizophrénie souffre de tant de préjugés, qu’elle fasse si peur dans l’opinion publique ?

Je crois tout d’abord que le cinéma donne une représentation erronée de la maladie. Sauf peut-être le film Un homme d’exception, même si cela concerne un prix Nobel et si le film reste plutôt triste. Des films traitant d’autres pathologies comme la maladie de Parkinson ont su être plus positifs. De toute manière, les représentations de la maladie mentale en général souffrent d’une stigmatisation. La dépression est ainsi perçue comme une faiblesse. La schizophrénie est perçue comme un danger. Cela se vérifie notamment lors des faits divers impliquant une personne schizophrène et du traitement médiatique qui en est fait. C’est souvent un homicide spectaculaire et qui marque les esprits puisque c’est presque toujours un proche de la personne malade qui est la victime (souvent un parent). Or, d’une part, c’est très rare, de l’ordre d’un crime tous les 5 ans pour une prévalence de 500 000 personnes schizophrènes en France. D’autre part, des études ont démontré que les personnes schizophrènes étaient plus victimes de violence qu’elles n’en étaient les auteurs. En réalité, vous avez plus de risques d’être victime d’un crime quand vous êtes marié que lorsque vous rencontrez une personne schizophrène car, tout simplement, le premier motif d’homicide reste le crime passionnel ! Enfin, la stigmatisation est liée à la méconnaissance de la maladie que l’on associe, à tort, à la folie. Les gens ignorent que la schizophrénie a des bases neurobiologiques dans le cerveau. Ils pensent que c’est une maladie de l’esprit qui ne peut être soignée. C’est faux !

Certains cas d’internement ont fait couler beaucoup d’encre. Comment est ce que cela se passe concrètement ?

Le mode d’entrée classique dans la maladie est l’hospitalisation sous contrainte car le plus souvent la famille attend jusqu’au dernier moment, lorsqu’elle n’est plus capable de faire face. L’hospitalisation en urgence est donc une réalité fréquente. Or, sur un plan psychique, cette hospitalisation n’est agréable pour personne, elle est traumatisante pour la famille et la personne malade. Par ailleurs, elle génère un très mauvais contact entre le patient et la psychiatrie. Or, ce premier contact est déterminant dans la qualité du suivi des soins. Il ne faut pas que le patient se sente piégé.
Quant à la curatelle, elle est exceptionnelle, plus tardive dans la maladie et concerne la forme la plus grave de la maladie, c’est-à-dire celle qui entraîne des troubles cognitifs et donc une réelle perte d’autonomie. La curatelle s’envisage à deux niveaux : une curatelle simple : le curateur verse de l’argent toutes les semaines à la personne malade qui en dispose comme elle l’entend ;et la curatelle dite « aggravée » où le curateur gère lui-même les dépenses de la personne malade qui ne reçoit pas directement l’argent. Il n’existe pas de tutelle dans la schizophrénie car la tutelle, qui entraîne une perte des droits civiques, est réservée aux démences.

*Guillaume Fond est docteur en psychiatrie à la clinique Jeanne d’Arc-Hôpital Privé Parisien, enseignant à l’université Paris-Est, chercheur à l’Inserm, membre de la fondation FondaMental et coordonnateur des centres experts schizophrénie en France. Il est également à l’origine d’une chaîne Youtube  à destination des personnes atteintes de schizophrénie et proposant des dispositifs de développement personnel et de psychologie positive.

 

 

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